Graviola et cancer : les preuves, et les précautions

  • , par l'équipe de recherche SANUSq
  • 10 min temps de lecture

Le graviola — le fruit du corossolier — est devenu l'un des « remèdes naturels contre le cancer » les plus relayés sur internet. La réalité est plus intéressante, plus limitée et bien plus prudente que ne le laissent croire les titres accrocheurs, et l'honnêteté compte ici plus qu'ailleurs.

Qu'est-ce que le graviola ?

Le graviola (Annona muricata), aussi appelé corossol ou guanábana, est un petit arbre à feuilles persistantes originaire des régions tropicales des Amériques. Son gros fruit vert et hérissé se mange et se boit en jus dans toute la zone tropicale, et ses feuilles, son écorce et ses graines ont une longue histoire en médecine traditionnelle : inflammation, infections, plaies, troubles digestifs. Depuis quelques années, ce sont surtout les feuilles, et une famille de composés appelés acétogénines annonacées, qui retiennent l'attention des chercheurs.

La célébrité du graviola sur internet doit beaucoup moins à son usage traditionnel qu'à une poignée d'études de laboratoire, amplifiées par l'idée que l'industrie pharmaceutique « cacherait » un remède naturel. Cette mise en scène en dit long : l'enthousiasme relève ici davantage du marketing et de la théorie du complot que de la preuve clinique. Raison de plus pour regarder les faits calmement.

Les acétogénines, et ce que montre réellement la recherche

Les acétogénines sont les composés les plus étudiés de la plante, et ce sont les travaux de laboratoire les concernant qui ont bâti sa réputation. Dans des études in vitro (en éprouvette) et chez l'animal, des extraits de graviola et des acétogénines isolées ont ralenti la croissance de diverses lignées de cellules cancéreuses, et les ont détruites, apparemment en perturbant la production d'énergie propre à ces cellules.

Une revue mécanistique complète rassemble les travaux indiquant que les extraits de graviola et leurs acétogénines peuvent cibler des cellules tumorales en culture cellulaire et dans des modèles animaux précliniques tout en épargnant les cellules saines, en agissant sur des voies impliquées dans la survie et le métabolisme des cellules cancéreuses (Rady et al., 2018).

Pourquoi « tuer des cellules en laboratoire » ne suffit pas

Il faut être précis sur ce que signifie cette formule. Une cellule cancéreuse dans une boîte de Petri est très loin d'une tumeur installée dans un organisme vivant, entourée d'une circulation sanguine, d'un système immunitaire et de tissus sains. L'histoire de la recherche sur le cancer est remplie de substances spectaculaires en éprouvette et sans effet chez les patients. Le graviola, lui, n'a même pas franchi les premières étapes de l'évaluation clinique chez l'être humain.

C'est le point que les publications enthousiastes omettent presque toujours : l'ensemble de ces données est préclinique. Elles proviennent de cellules en culture et d'animaux de laboratoire. Aucun essai clinique achevé ne montre que le graviola traite ou guérit un cancer chez l'être humain, et les résultats obtenus en boîte de Petri échouent très souvent à se confirmer dans le corps humain. Autrement dit, lorsque vous croisez en ligne une affirmation reliant le corossol et le cancer, ce qui se trouve derrière est presque toujours une expérience sur cellules, pas un essai chez des malades.

Le graviola n'est pas un traitement anticancéreux reconnu et ne doit jamais se substituer à une prise en charge oncologique conventionnelle. Toute personne concernée par un cancer et tentée par cette plante devrait en parler d'abord à son oncologue — notamment à cause du problème de sécurité qui suit.

L'avertissement qui change tout : l'annonacine et le système nerveux

C'est la précaution qui distingue le graviola d'une tisane inoffensive. Comme d'autres espèces du genre Annona, il contient de l'annonacine, une acétogénine neurotoxique. Dans les régions où ces fruits et ces préparations font partie de l'alimentation courante — la Guadeloupe en particulier — une consommation régulière et prolongée a été associée à une fréquence inhabituellement élevée d'un syndrome parkinsonien atypique, une maladie neurodégénérative, que l'on attribue à la toxicité de l'annonacine pour les cellules nerveuses.

Les revues consacrées au graviola insistent sur le fait que ses acétogénines neurotoxiques imposent une réelle prudence, et que la teneur en ces composés varie fortement selon la partie de la plante, l'extrait et la provenance — d'où la nécessité d'évaluations de sécurité rigoureuses avant de considérer ces produits comme sûrs à l'usage courant (Rady et al., 2018).

En clair : ce n'est pas un complément que l'on prend à la légère ni sur la durée, et certainement pas aux doses élevées que sous-entendent les promesses de guérison. Manger un corossol de temps à autre est une chose ; prendre régulièrement un extrait de feuilles concentré en est une autre, et l'inquiétude sur la neurotoxicité est fondée.

Il y a là une ironie amère. Les acétogénines qui rendent la plante intéressante pour les chercheurs en cancérologie sont chimiquement apparentées à celles mises en cause dans les lésions nerveuses. Puissance et toxicité voyagent souvent ensemble chez les plantes actives, et le graviola illustre parfaitement pourquoi « naturel » ne veut pas dire « sans risque ».

Les autres usages traditionnels

Au-delà des allégations anticancéreuses, les propriétés le plus souvent attribuées au graviola en médecine traditionnelle sont anti-inflammatoires, antalgiques, antimicrobiennes, antioxydantes et cicatrisantes. La feuille a été étudiée pour chacune d'elles — là encore, essentiellement en laboratoire et chez l'animal.

Une revue complète d'Annona muricata recense les données in vitro et in vivo relatives à des activités anti-inflammatoires, antioxydantes, antimicrobiennes et cicatrisantes, tout en documentant clairement son profil de toxicité (Coria-Téllez et al.).

Ces usages traditionnels sont plausibles et intéressants, mais ils occupent exactement la même position que la recherche sur le cancer : prometteurs en laboratoire, non démontrés chez l'être humain, et éclipsés par la question de la sécurité.

Notre position, en toute franchise

Le graviola est une plante fascinante, dotée d'une activité préclinique réelle et d'un problème de neurotoxicité tout aussi réel. Ce n'est pas un traitement du cancer : les données humaines n'existent pas, et l'annonacine fait de l'usage régulier à forte dose un risque documenté, pas une hypothèse.

Nous invitons donc toute personne attirée par les promesses de guérison à les accueillir avec un scepticisme profond, à s'en tenir au mieux à une consommation alimentaire occasionnelle, et — en cas de diagnostic — à adresser ses questions à son équipe médicale. Cette prudence n'est pas du pessimisme : c'est prendre votre sécurité au sérieux.

Si ce sont les usages anti-inflammatoires traditionnels de la plante qui vous intéressent, il existe des options bien mieux étudiées et nettement plus sûres — le curcuma en tête — qui ne présentent aucun signal comparable de neurotoxicité.

Questions fréquentes

Pourquoi le graviola est-il autant promu en ligne ?

Essentiellement par un marketing du « remède caché », qui s'appuie sur des études de laboratoire authentiques mais précliniques et y ajoute un ressort complotiste. Les résultats de laboratoire sont réels ; le saut jusqu'au traitement anticancéreux ne repose sur aucune donnée humaine, et ces promotions passent presque toujours la neurotoxicité sous silence.

Le graviola guérit-il le cancer ?

Non. Les données anticancéreuses proviennent uniquement de cultures cellulaires et d'études animales ; aucun essai clinique ne montre qu'il traite ou guérit un cancer chez l'être humain. Les résultats de laboratoire se transposent rarement à l'organisme. Il ne remplace en aucun cas une prise en charge conventionnelle.

Le graviola est-il sans danger ?

Il demande une vraie prudence. Il contient de l'annonacine, une neurotoxine, et une consommation régulière et prolongée a été associée à une maladie neurodégénérative proche de la maladie de Parkinson. Un corossol occasionnel dans l'alimentation ne pose généralement pas de problème ; les extraits de feuilles concentrés pris au long cours, si. C'est pourquoi nous ne recommandons pas d'usage courant à dose élevée.

À quoi sert traditionnellement le graviola ?

Traditionnellement : inflammation, douleur, infections, troubles digestifs et cicatrisation. Les études de laboratoire et animales apportent un certain soutien à ces usages, mais — comme pour la recherche sur le cancer — rien n'a été confirmé par des essais chez l'être humain, et la question de sécurité vaut pour tout usage régulier.

Puis-je boire du jus de corossol ?

Un fruit ou un jus de temps en temps, dans une alimentation variée, n'a rien à voir avec la prise de compléments concentrés. Le risque neurologique concerne surtout les apports fréquents et soutenus. Faites-vous plaisir à l'occasion si vous aimez cela, mais ne le considérez pas comme un médicament et évitez les fortes doses quotidiennes.

Qui devrait l'éviter complètement ?

Les femmes enceintes ou allaitantes, ainsi que toute personne atteinte de la maladie de Parkinson ou d'un autre trouble du mouvement, devraient s'abstenir totalement de compléments à base de graviola.

Références

  1. Rady I, Bloch MB, Chamcheu RCN, et al. Anticancer properties of graviola (Annona muricata): a comprehensive mechanistic review. Oxidative Medicine and Cellular Longevity. 2018;2018:1826170. PMC6091294
  2. Coria-Téllez AV, et al. Annona muricata: a comprehensive review on its traditional medicinal uses, phytochemicals, pharmacological activities, mechanisms of action and toxicity. Revue, PMC9968120

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